Rencontre avec… André Vincent

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On ne lit bien qu’avec le coeur

J’ai fait sa rencontre dans le métro sur la ligne jaune. Nous sommes deux résidents de Longueuil. Je lui ai donné un coup de main pour se faufiler dans les dédales des rénovations perpétuelles du métro et se fut l’occasion de découvrir un lecteur avide, curieux et au courant des dernières parutions. Au fil de nos rencontres fortuites, j’ai découvert un érudit, un passionné de voyages et de livres. Nous avons discuté de résilience, un sujet qui nous fascine tous les deux, et de Cyrulnik. Il sera du Festival 2016 dans le cadre d’un projet pilote sur les livres audio. Son handicap visuel ne l’a jamais empêché de lire intensément, sur diverses plateformes, de réaliser un baccalauréat en études sociales suivies d’une maîtrise en bibliothéconomie à McGill et de voyager à travers le monde. Son parcours professionnel l’a amené, notamment, à diriger durant dix ans les Services adaptés de la Direction de l’accueil et du prêt de Bibliothèque et Archives nationales du Québec. Pour en savoir plus sur un homme au parcours étonnant, je vous invite à lire un portrait fort bien réalisé : http://raaq.qc.ca/?biography_fr=andre-vincent

J’ai proposé à André Vincent de répondre à quelques-unes de mes questions afin de découvrir ses passions littéraires et l’importance qu’occupent dans sa vie les sciences sociales et la résilience…

 

 

M. Vincent, il y a-t-il UN livre qui a marqué votre vie ?

A.V. : C’est tout un défi que vous me demandez de relever. Mais, puisqu’il faut en nommer un, je choisis Germinal d’Émile Zola. Par la force de l’écriture, par le réalisme qu’on y retrouve et surtout par la pensée sociale que l’auteur y développe, ce livre a su toucher une corde sensible chez moi. D’aussi loin que je me souvienne l’amélioration de la condition humaine et la justice sociale sont des valeurs qui ont comptées pour moi et dans ce livre Zola a su peindre une réalité souvent dure, parfois tragique, mais malgré tout ouverte sur l’espoir comme en témoigne son titre Germinal du nom du premier mois du calendrier républicain, celui qui inaugure le printemps révolutionnaire. Le roman raconte l’histoire D’Étienne Lantier qui devient le porte-parole des ouvriers d’une mine lors d’une grève brutalement réprimée dans la France du Second Empire. Germinal se situe au cœur de la série des Rougon-Macquart, l’œuvre maîtresse de Zola. Ce livre m’a touché’ à un tel point que j’ai lu par suite les 19 autres romans qui la complètent. À notre époque où les pseudo-réalités économiques tentent d’occulter les valeurs humanitaires, où le discours soi-disant pragmatique veut étouffer le rêve d’un avenir meilleur, c’est un livre qu’il faut lire.

 

 

Parlez-nous de l’importance des livres audio pour les citoyens non voyants, mais aussi d’autres clientèles ? (Vous aviez attiré mon attention sur la clientèle dyslexique, je crois)

A.V. : Pour les non-voyants et pour toutes les personnes qui n’ont pas accès à l’imprimé, celles qu’on désigne de nos jours comme personnes ayant une déficience perceptuelle, le livre audio et le livre braille représentent un moyen privilégié et même incontournable d’accès au savoir et à la culture. À titre anecdotique, j’aime à rappeler un appel téléphonique d’une abonnée de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) où j’étais le chef des services adaptés jusqu’à ma retraite en avril dernier. Cette abonnée me disait tout simplement « Monsieur Vincent, si je n’avais pas les livres que vous m’envoyez, je crois que je ne pourrais plus vivre ». C’est dire toute l’importance que représente pour les personnes ayant une déficience perceptuelle les collections adaptées de BAnQ constituées de près de 15 000 titres audio numériques et de 12 000 titres braille. Ces livres sont prêtés gratuitement par la poste partout au Québec, à la Grande Bibliothèque et ils peuvent également être téléchargés à partir du site des services adaptés sqla.banq.qc.ca.

 

 

Quand nous nous sommes croisés la dernière fois, nous avons parlé de résilience, un sujet qui me passionne, et de Cyrulnik : j’aimerais vous entendre sur ce sujet si central de nos vies…

A.V. : J’ai découvert le concept de résilience en entendant puis en lisant Boris Cyrulnik. J’avais observé maintes fois ce phénomène autour de moi, notamment à l’époque où j’étais travailleur social. Il s’agit de cette capacité qu’ont les humains de rebondir et de poursuivre leur chemin après un traumatisme, un drame personnel ou collectif, une guerre, une catastrophe naturelle, etc. Je laisse aux experts le soin d’en fournir les explications scientifiques. Pour moi la résilience c’est la capacité de mettre de côté ce qu’on a perdu et de considérer ce qui nous reste pour continuer. Il ne s’agit ni de déni, ni d’oubli, ni de résignation, mais de volonté de construire avec les opportunités que la vie nous donne. Parmi ces opportunités les plus précieuses ce sont les personnes que l’existence, mais sur notre route, car la résilience commence véritablement au moment où on peut mettre des mots sur ce qu’on vit en le partageant avec autrui. C’est ce que j’ai vécu personnellement. Naître avec un handicap surtout à partir du jour où on devient conscient qu’on diffère tellement des autres, c’est un traumatisme. Lorsque ce handicap consiste à être privé du sens qui fournit 80% des informations transmises au cerveau, ça peut facilement paraître une catastrophe. C’est pourtant ma réalité quotidienne depuis 69 ans et j’affirme que la vie m’a comblé et que je souhaite pouvoir lui rendre encore longtemps.

 

C’est un peu ça la résilience.

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Germinal – Emile Zola