Atelier de critique littéraire

Pratiquant la critique littéraire professionnelle depuis une vingtaine d’années, j’observe que le critique a pour premier interlocuteur un professionnel : rédacteur en chef, réalisateur ou  directeur de revue, attachées de presse (à entendre ici au masculin comme au féminin). Il est aisé de perdre de vue les lecteurs, qui forment pourtant son public naturel. La préparation et la direction de cet atelier, de même que les riches échanges qu’il a suscités m’ont rappelé, de manière concrète et stimulante, la présence des lecteurs dans le processus. C’est pour eux que nous écrivons. Mais eux aussi font preuve d’esprit critique en lisant. L’atelier a permis de dégager un espace commun où nous rencontrer. En donnant aux lecteurs non professionnels les outils pour structurer leurs jugements littéraires sous forme écrite et selon les règles du métier, je renouais, de mon côté, avec une fraîcheur de la lecture dans l’approche, la vision, les commentaires. L’enrichissement a été mutuel.

 

Marie-Andrée Lamontagne

 

 

Le caillou | Sigolène Vinson | Le Tripode, 2015

 

Quel est le sens de la vie ? Qu’en fait-on ?

Sigolène Vinson propose un roman où la vie et la mort s’affrontent et s’entrechoquent. Un roman plein d’amour et trop de souffrances et pourtant qui célèbre la vie.

À Paris, une jeune femme fait la connaissance de Mr. Bernard, son voisin. La rencontre sera  déterminante pour chacun.

Elle, pour sa part, vit avec un sentiment d’échec sur le plan professionnel et sentimental.

Quant à lui, il se rend régulièrement en Corse. Il vit seul et cherche à s’accomplir avant de tirer sa révérence. Quelles sont les raisons de ces voyages répétés?

La jeune femme veut savoir et comprendre. Sa curiosité va l’amener à s’extirper de son propre marasme et lui donner l’occasion de renaître à elle-même.

Le Caillou est un roman intime, bouleversant d’humanité, de force et de fragilité. Le style percutant, les phrases chocs  nombreuses : « J’aime bien les vieux quand ils se suicident parce qu’ils reprennent leur vie en main». Le vocabulaire parfois grossier semble révéler une souffrance et une violence tapies.

La narration obéit à une véritable progression. D’entrée de jeu, la mort s’invite pour progressivement s’éclipser devant la vie qui s’acharne.

Le Caillou est une œuvre déroutante jusqu’à la dernière ligne. Mémoire, rage de vivre, solitude, vieillesse, dignité paraissent autant de thèmes chers à l’auteure, chroniqueuse judiciaire pour Charlie Hebdo. Le geste créateur est salvateur face à l’absurdité de la vie.

Un humour teinté de sarcasme nourrit ce roman et c’est heureux, le lecteur ne pouvant du coup en faire une lecture misérabiliste et vaine.

 

Je tiens à remercier Marie-Andrée Lamontagne pour sa relecture et ses observations des plus pertinentes, lesquelles m’ont permises de nourrir ma réflexion et d’affiner mon propos.

Karima Aliouat

 

 

Quand le tag nous est conté ou l’histoire d’amour fusionnel entre un tagueur et la fille d’un calligraphe.

 

Panda, ex-publiciste talentueux, laisse tomber une brillante carrière parisienne et échoue à Montpellier où il tague les murs à la recherche de la ligne parfaite, de ce « geste décisif, le trait unique, comme une signature ». Ce besoin compulsionnel de taguer est une fuite autant qu’un ancrage à la mémoire d’un père mineur qu’il n’a pas su aimer. À le suivre, on apprend qu’il existe des règles dans ce monde qu’on ne connait que par la trace laissée par ces marginaux et qu’on associe souvent à un acte de vandalisme.

Leily, rescapée d’un camp de rééducation, est la fille d’un calligraphe à qui le régime a interdit le geste sur lequel est bâti sa culture. Avide de paroles, elle apprend le français et obtient une bourse pour étudier à Montpellier. Un soir, elle voit Panda taguer son nom en chinois. C’est un signe. Comme ceux qui apparaissent en suivant le Tao. Elle offre de l’héberger.

Ce roman raconte la rencontre improbable de deux êtres en quête de survie et qui cherchent chacun à leur manière à panser les blessures de l’enfance.

Serge Ouaknine s’attaque dans ce livre a des sujets marginaux qu’il semble pourtant parfaitement maîtriser : le Tao et la culture underground du tag. Le procédé narratif choisi, phrases courtes rappelant les haïkus, épouse parfaitement le propos en provoquant chez le lecteur l’émotion, la confusion et ce désir si intense de légèreté dont Panda et Leily ont tant besoin pour se libérer d’une part trop exigeante d’eux même.

 

Le Tao du tagueur – SERGE OUAKNINE – 2015, Les Éditions XYZ Inc. – 173 p.

Christine Chagnaud

 

Le Caillou | Sigolène Vinson | Le Tripode, Paris, 2015

Titre suggéré : Pierre très précieuse

Un mort frappe à la porte d’un appartement parisien, malmené par des brancardiers. Cette première scène comique et macabre est racontée par une narratrice dont le vœu le plus cher est rapidement formulé : « devenir un caillou », autrement dit se retirer du monde et arrêter de ressentir quoi que ce soit. Elle revient sur sa relation passée avec ce voisin suicidé, voisin qui concevait pour elle un dessein paradoxal : en faire sa sculpture tout en lui rendant la vie. Sa curiosité la lancera sur les traces laissées par son voisin, en Corse.

À partir du désir minéral de la narratrice, Sigolène Vinson construit dans Le Caillou un voyage halluciné à travers l’espace et le temps en jetant des éclairages contrastés sur cette femme désespérée et courageuse, qui « avec le temps n’est plus si jeune.» Elle mêle les odeurs marines et végétales aux effluves d’alcool dans des paysages brûlés par le sel et le soleil où la mort rôde, tandis que des personnages simples mais extraordinaires ont des discussions existentielles et comiques. On pourrait se croire dans un polar de Fred Vargas.

Après quatre chapitres tissant puis dévoilant sans ambiguïté une intrigue en apparence simple mais inédite, écrits dans un français aérien et poétique qui se pique d’être vulgaire, le lecteur prend conscience qu’il a été plongé dans un bouillon de culture peuplé de symboles et de figures mythologiques ; une matière littéraire violemment vivante qui continuera d’évoluer en lui une fois le roman refermé.

Thomas Jubault

 

 

 

Merci au soutien du Conseil des arts du Canada